Sicario, le terroriste n’est pas forcément celui qu’on croit

ScarfaceTrafficCartel, Paradise Lost ou encore plus récemment la série Netflix Narcos … Le trafic de drogue est peut-être bien LE sujet le plus abordé par l’industrie cinématographique hollywoodienne. Un énième film est sorti sur nos écrans, hier : Sicario. Réalisé par l’excellent Denis Villeneuve (Prisoners et Incendies), on pourrait s’attendre à un nouveau scénario remâché, dont les Etats-Unis sont les spécialistes depuis quelques années, quitte à sombrer dans l’overdose, et à connaître d’importantes déconvenues au « box office », tant les spectateurs en ont marre de se voir imposer des remakes, vendus à grands renforts de campagnes marketing outrancières. Pourtant, Sicario renouvelle, ou, en tout cas, prend le contre pied des habituels films sur la guerre contre les cartels au Mexique.

Une frontière. Celle, faite de barbelés et de douanes, entre les Etats-Unis et le Mexique. Une frontière, supposée, entre la démocratie, l’ordre, et l’anarchie. Une frontière imperméable, dans les esprits. Pourtant, Sicario est la démonstration la plus efficace de ses dernières années que la séparation est beaucoup plus ténue qu’il n’y paraît. Que la guerre contre le trafic de drogues et ses conséquences sur les hommes et les femmes, n’est pas si juste que cela.

Au sommet de son art visuel, Denis Villeneuve livre un film sur la drogue à contre-emploi. Les plans sur la frontière américano-mexicaine sont, peut-être, les plus beaux du films, d’ailleurs. Comme un moyen de signaler que celle-çi, en apparence si marquée, est finalement beaucoup plus poreuse qu’il n’y parait.

Ingénuité et prise de conscience

Kate Macy (Emily Blunt), une jeune agent du FBI, frêlement idéaliste lutte contre les trafiquants, dans la région de Phoenix. À l’horreur de son quotidien succède son écœurement. C’est donc assez naturellement qu’elle va se porter volontaire pour rejoindre un groupe d’intervention musclé pour lutter contre les cartels. Mais de l’autre côté de la frontière cette fois-çi, au Mexique. Première mission : ramener aux Etats-Unis un dignitaire du cartel de Juarez.

La maigreur de Kate contraste avec les muscles et les méthodes de ses grands camarades. Leur objectif ? « Mettre un grand coup dans la fourmilière » pour faire commettre des erreurs aux trafiquants. Et on peut le dire, ils vont brillamment y parvenir. Exécutions sommaires, actions hors jurisprudence des Etats-Unis, … Kate est plongé dans ces nouvelles méthodes comme le spectateur : interloquée, choquée, révolté. Ses supérieurs, dont on soupçonne qu’ils sont mandatés par la CIA, n’hésitent pas à la remettre physiquement dans le « droit » chemin. Pour répondre à son idéalisme et à sa volonté d’agir dans le cadre réglementaire, quoi de mieux qu’une clé de bras ?

Parmi cette bande de gros bras, un personnage un peu mystérieux, au charisme froid, se dégage de ses camarades, plus gouailleux que profonds. Interprété par Benicio Del Toro, cet homme, costard plutôt que treillis, est un Sicario. Un tueur à gage, pour simplifier, d’origine mexicaine. Il va rapidement jouer le rôle d’initiateur, pour Kate. Car la guerre, il s’agit bien de cela, ne s’apprend pas. Elle se vit.

Montrer plutôt que dire

Dans Prisoners, Denis Villeneuve, avait fait preuve de son sens de la tension, froide, poisseuse. Ici, il met peut-être la barre encore plus haut. Aux favelas de Juarez, à la frontière, aux couchers de soleil, il donne une dimension esthétique parfaite. Chaque plan est composé comme un tableau. Irréprochable et audacieux dans sa mise en scène, le réalisateur canadien n’a guère besoin d’abuser de dialogues. Les images se suffisent à elle même. Plutôt que de faire dire à l’un de ses personnages « J’ai peur », il fait ressentir au spectateur la peur. Sublimée par une bande originale sobre mais tellement efficace, qui s’impose crescendo, il faudrait être insensible pour ne pas être emporté par le rythme, sans temps mort, de Sicario.

Film d’ambiance, certes, mais au propos construit et engagé, ce film est complet. Ce n’est pas un chef d’oeuvre, mais il est nettement supérieur à ses semblables hollywoodiens. Un réalisme froid, voici ce qui se dégage de Sicario, tant dans la mise en scène que dans la morale, si l’on peut dire, du film. Quelle est-elle, d’ailleurs ? Finalement, à la sortie de la salle, il ressort que de morale, dans les actions menées par les forces de l’ordre américaines, il n’y en a point. L’essentiel est le résultat : à savoir la mort de ceux qui tuent.

Villeneuve, à l’inverse de beaucoup de ses collègues, ne glorifie pas, loin de là, l’action du FBI, de la DEA et de la CIA américaines. Il signale que la guerre contre les cartels ne peut être gagnée avec des méthodes conventionnelles. Mais, ce faisant, il montre aussi que cela accentue l’escalade de la violence. Comme pour rappeler qu’à la mort succède la mort, qu’à la violence succède la violence, qu’à l’injustice répond la vengeance. Loin d’être la victime, les USA, selon Villeneuve, pourraient bien être coupables de cette infinie guerre de la drogue. La fin justifie les moyens.