Dominique Pagani : Faut-il sauver le soldat Lordon ? (+ retour sur l’œuvre de Clouscard)

Pour ne pas noyer la réponse à cette question dans le détail de ce qui suit, précisons d’emblée qu’elle sera positive : le soldat Lordon mérite, et à plus d’un titre, d’être protégé et sauvé.

Pas seulement à cause des mérites que chacun lui reconnaît : clarté de la communication dans les disciplines réputées jargonnantes, sagacité critique dans l’examen des énoncés, compétences interdisciplinaire, des sciences dures aux « affects », en passant par le champ strictement philosophique, à l’opposé des spécialistes enfermés dans leur discipline ; souci de la forme, au sens proprement esthétique du terme, dans l’exposition didactique des matières qui semblent le moins s’y prêter (peu d’économistes nous ont exprimé les mécanismes de la finance, et, singulièrement de la dette, sous la forme d’une dramatique en vers, et même en alexandrins).

Ce sont là quelques-unes de ses excellentes qualités… au civil !

Mais nous sommes surtout attentifs aux mérites du soldat, à ses prises de position dans les combats politiques les plus actuels : il faut plus qu’une certaine bravoure pour condamner le traité « européen », pour renvoyer dos à dos le « quantitative easing » de la FED et la rétention anale de la BUBA, dont la BCE n’est que le « Front office ».

D’une manière générale, pour oser réhabiliter le souverainisme, ou, pour éviter tout amalgame, le principe de souveraineté, au sein d’une mouvance, celle de la plupart de ses pairs, où cette notion (des plus décisives) du Contrat social, en était venue à friser l’obscénité : ne va-t-on pas se salir les mains en ramassant ce vieux chiffon souillé par celle du Front national ? Mais Frédéric Lordon sait bien que si Le Pen s’en est saisi, comme on prend un drapeau sur le cadavre d’un adversaire, c’est bien tardivement, et par défaut, sans combat. Loin de le défendre, la « gauche de gouvernement », soit la gauche de marché, du PS aux écolo-trotskystes, l’avait abandonné aux poubelles de l’histoire ; et ce, pour satisfaire aux exigences de la formidable pression fédéraliste dont la puissance n’a cessé de croître au cours de ces dernières décennies (ces « Trente honteuses » comme les avait nommées Michel Clouscard). Il suffisait à l’extrême droite de l’y ramasser.

Mais notre économiste ne limite pas son combat à la seule critique du modèle dominant. On sait qu’il pousse son assaut au niveau institutionnel, en proposant de fixer un plafond au taux de rémunération de l’actionnariat [1] prévoyant une fiscalité « confiscatoire », au-delà de ce seuil. Ceux qui font la moue devant la coloration sociale-démocrate des « théoriciens de la régulation » conviendront qu’une telle mesure, du Medef à Bercy, serait plutôt jugée comme une provocation bolchevique !

Enfin, Frédéric Lordon ignore moins que quiconque l’importance du détour théorique pour garantir un minimum d’efficience à toute velléité d’action pratique. Il propose même – eh oui, lui aussi –, tout un programme de refonte des «  sciences humaines » ou « sociales », remise à plat que la crise actuelle semble désigner comme opportune, nécessaire voire urgente (si tant est que ce terme ait quelque sens dans le champ théorique) ; refondation censée accompagner en l’unifiant, le réveil de ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche de la gauche ».

Et c’est bien là que les soucis commencent et que notre question initiale revient.

Cette « refondation progressiste », à la faveur du discrédit infligé par la crise au modèle libéral dominant, est devenue le forum le plus fréquenté ; on s’y bouscule au portillon dans une effervescence foisonnante où l’on voit s’entrechoquer les chapelles les plus disparates. De l’éco-anarchisme multitudineux des uns à « l’éco-socialisme » de l’autre ; les utopies les plus éculées y voisinent avec l’énième tentative pour « remettre à plat » « la théorie de la valeur » (le but du jeu étant de la déconstruire au passage), ce qui nous vaut le grand retour, force innombrables et récentes publications, des études marxistes, lesquelles, depuis l’OPA réussie d’Althusser sur « l’appareil idéologique » du PCF – à la notable résistance près de M. Clouscard –, semblaient fossilisées dans le ronronnement post-structuraliste, soit, en l’occurrence, l’exégèse d’un auteur qui avait pourtant clairement signifié qu’après des millénaires d’« interprétation » du monde, à la vitesse où le capitalisme le « transforme » on pouvait faire autre chose que de rejouer éternellement les prolongations herméneutiques.

Mais ne boudons pas notre plaisir : « le vierge le vivace et le bel aujourd’hui » n’est pas condamné à répéter l’hier, et l’on peu nourrir quelque espoir que ce renouveau des études marxistes mérite l’exclamation empruntée à Hamlet par l’auteur du Capital : « Bien creusé veille taupe ! »

Car c’est bien sûr « à gauche de la gauche » que cette cohue âprement concurrentielle des « refondateurs » de tout poil vire à la « soupe quantique », ou, si l’on préfère les métaphores sportives, à la « mêlée ouverte ». Et ce n’est pas seulement la politique, qui s’y voit sommée de tout reconsidérer depuis les fondements, mais l’ensemble des sciences « humaines », ou « sociales » voire l’anthropologie, la philosophie, et même, comme pour faire écho à la question « Et Dieu dans tout ça ? », l’« ontologie », cette vieille dénégation de l’être social, ou du devenir historique.

Le soldat Lordon n’est pas le dernier à s’affairer sur toutes ces redoutes du front idéologique, mais le malheur, pour lui et pour nous, c’est qu’il n’y est surtout pas le premier !

Aussi doit-il comme les autres, jouer des coudes pour « persévérer dans son être » garder sa place dans cette foire d’empoigne ; en ce temps qui n’est certes pas celui de la « nuit des longs couteaux », mais plutôt la journée des petits canifs. Et dans la confusion de la bataille il lui arrive, comme à tant de vaillants voltigeurs, de s’acharner sur des alliés, tout en s’alliant lui-même aux pires supplétifs idéologiques du statu quo libéral-libertaire dont cette crise sonne le glas.

C’est ainsi qu’après avoir consacré de longues pages studieusement polémiques, à la prise d’assaut de la colline Michéa, il ne lui reste que très peu de lignes pour aborder l’ascension de l’Himalaya clouscardien, qu’il a dû prendre, de loin pour une simple motte de terre, victime des illusions d’optique propres aux reliefs escarpés.

Ainsi a-t-il dévissé aux tout premiers contreforts en commettant des contresens à ce point manifestes, que leur assignation à la contingence, sur le mode de la « bévue » [2] semble hors de question : nous parlons d’un lecteur qui nous a plutôt habitués à une remarquable sagacité critique, sans cesse irriguée par une culture ainsi que des compétences transdisciplinaires.

Frédéric Lordon présente en effet Michel Clouscard comme un contempteur de la « société de consommation » à la manière de Michéa et de tant d’autres dont le légitime désir de consommation des masses viendrait troubler le sommeil.

Cette inversion de sens enchaîne deux contresens matriciels :

– le discours de Clouscard s’inscrit « dans le droit fil de la critique de la société de consommation », critique regimbante propre aux Gérontes michéisant déplorant la débauche de l’éternelle jeunesse arlequinée :

« La critique de la ‘‘contre-révolution libérale-libertaire’’ ne date pas d’aujourd’hui. Un sociologue marxiste, Michel Clouscard (1928-2009), dont le nom et l’œuvre avaient été passablement oubliés, fait un étonnant retour sur la scène intellectuelle. Dans le droit fil de la critique de la ‘‘société de consommation’’. »

– Pire encore, ce puritanisme de sociologue décidément coincé, Clouscard l’imputerait au valeureux prolétariat, à ce point attaché à la frugalité de sa condition qu’il serait parvenu à se soustraire au chant des sirènes du marché en refusant la tentation consumériste pour « s’en tenir » aux modestes « biens d’équipement » :

« Mais Clouscard est attaché comme Michéa, quoique sous des formes différentes, à préserver la pureté de la classe ouvrière. Et d’abord en montrant que la classe ouvrière est immune de toutes les tentations consuméristes : elle s’en tient strictement à la satisfaction (légitime) de ses besoins. »

Lecture véritablement hallucinée qui arrose de moraline l’analyse implacablement spinoziste [3] de Michel Clouscard, où il apparaît plutôt que le containment de la classe ouvrière dans la sphère des besoins, coupée des bénéfices propres au « marché du désir », loin d’être imputable à l’on ne sait quelle virtus ouvriériste, est plutôt un effet d’exclusion propre au partage de classe, soit, à la rapacité libérale-libertaire et à son extorsion de plus-value :

« Si le prolétaire est en situation éthique, cela n’a rien à voir avec la théologie ou avec les catégories morales. C’est, je le répète, l’extorsion de la plus-value qui fait le prolétaire.

Cette extorsion est le manque même de consomma­tion, la réduction de la consommation à la seule repro­duction de la force de travail, le lieu objectif de l’indigence et de la misère alors que, paradoxe des paradoxes, c’est la situation du producteur. On pourrait exprimer cette relation par la très simple formule extorsion de la plus-value implique (→) privation de consommation du prolétaire = fondement éthique de la revendication du producteur (fondement éthique du marxisme). » (Le Frivole et le Sérieux, p. 117)

Et puisqu’il cite la p. 55 de Néofascisme, c’est bien l’occasion de la lire jusqu’au bout :

« On pourrait proposer cet axiome : le progrès des forces pro­ductives, sous la tutelle de la bourgeoisie, a comme effet d’exaspérer la contradiction entre le producteur et le consommateur. Plus la libido se manifeste dans les classes dominantes (et leur clientèle d’intellectuels) et plus les conditions d’existence se font difficiles pour le prolétariat. C’est la double face de la même médaille.

Autrement dit, nous inversons la thèse marcusienne sur la rela­tion libido et production. La bonne libidinalité qu’il propose comme libératrice n’est au contraire que le genre de vie des parve­nus du nouveau système de profit. Et la société de consommation, dans laquelle se vautrerait le prolétariat, n’est que le masque idéo­logique de la surexploitation. » (Néofascisme et idéologie du désir, pp. 55-6, éd. 2013)

Face à cette univocité de l’analyse, il faut noter que les « bévues » de notre économiste découlent du contresens initial (« Nous vivons dans une société de consommation »), qui montre bien ici sa fonction matricielle. Il est on ne peut plus étrange de voir Frédéric Lordon succomber de fait à la Wiederholungszwang (la « pulsion de répétition ») en ce qu’il reproduit ici la réception de Michel Clouscard dans la mouvance du FN : le jugement d’existence y est le même (Clouscard est ce père Fouettard de la débauche consumériste), seul le jugement de valeur (il a raison, il a tort de fouetter…) les oppose radicalement. Mais les deux parties souscrivent au discours dominant : « Nous vivons dans une société consumériste. »

Michel Clouscard est, à l’inverse, le premier, et jusqu’à aujourd’hui le seul, une génération avant la crise que nous vivons, à oser affirmer que s’il y a bien des milieux, des couches ; voire des classes qui consomment, la « société de consommation », quant à elle, n’existe nulle part, et n’a jamais existé sinon comme vulgate idéologique falsificatrice qui parcourt l’ensemble du discours réactionnaire, du NPA ou de l’écologie politique au FN. Il précise même, non sans ironie, que si une « société de consommation » en venait à exister, ce serait pour le coup la divine surprise du « communisme réalisé », et qu’il serait alors le premier à en être !

Pour être clair, ce que dénonce la genèse par Michel Clouscard de l’idéologie libérale-libertaire, c’est le discours anti-consumériste du consommateur, tel qu’il pouvait émaner par exemple, autour des seventies, lorsque tel étudiant, ayant raté ses prépas – ce qui n’a rien de pendable – mais pouvant compter sur le financement du papa pour se reconvertir dans l’élevage de moutons en Ardèche ou la poterie d’art dans la Drôme, se permettait de vouer à la vindicte gauchiste l’unique objet de son ressentiment : ce vieux mineur du Nord-Pas-de-Calais, cégétiste et même, sans doute, communiste, qui au même moment, accédant in extremis à la retraite, rescapé de la silicose et des coups de grisou, et inaugurant, un pied dans la tombe, sa première télé en couleurs, se voyait aussitôt vilipendé comme traître à la révolution, enfermé dans le cycle surconsumériste du « métro, boulot, dodo » .

Contre cet étrange portrait inversé esquissé par notre économiste, empruntons ici la voix salubre de Spinoza :

« L’idée que Frédéric a de Michel exprime plutôt l’état du corps de Frédéric que celui du corps de Michel. »

Quelle modification a pu subir le corps de notre soldat, au contact de l’expressionclouscardienne, pour en arriver à manquer à tel point de ce sang-froid que nous aimons tant chez lui ?

Tant il s’en faut que l’enjeu du débat se situe ici au lieu que lui assigne Frédéric Lordon, celui de la froide analyse sociologique ; dans le « champ » simplement théorique, épistémique ou « cognitif » (pour parler comme ses émules en naturalisme absolu).

En glissant sur les toutes premières pentes de la cordillère clouscardienne, le soldat Lordon est tombé sur sa plaie la plus névralgique : la contradiction primordiale entre, d’un côté, le « progressisme » social et politique de son « contenu manifeste » et, pour ce qui regarde le « contenu latent », son allégeance à la pire des contre-révolutions idéologiques de l’après-guerre : celle opérée, dans les années soixante-dix, à l’acmé de la guerre froide, via la vaste contre-offensive atlantiste pour récupérer le terrain militaire, politique économique, social et idéologique, trop longtemps perdu au profit de la subversion communiste, soit interne (les avancées sociales des Trente glorieuses) soit externe (le Farghestan soviétique).

Sur le front hexagonal deux hypothèques pèsent alors sur cette reconquista : à droite le gaullisme, à gauche, le communisme, deux gibiers peu solubles dans la continuité Truman/Bush. La veille droite vichyste qui ne rase plus les murs comme au sortir du carnage se chargera du premier ; elle s’est refaite une santé, sinon une réputation, dans cette grisaille de l’extrême centre entre giscardiens et socialistes ulcérés par l’autodétermination de l’Algérie et les pieds de nez gaulliens à la Sainte-Alliance – la commission de Bruxelles et l’OTAN –, car cet extrême centre est hyperlibéral, hyper-« européen », atlantiste, fédéraliste et régionaliste.

Quant à lever l’hypothèque communiste, ce sera l’affaire des « Quarante honteuses » – C’est ainsi que Clouscard désigne la « génération Mitterrand » [4].

Nous sommes alors en France, le pays d’Europe où les enjeux culturels et/ou idéologiques sont particulièrement « sensibles » et mobilisateurs. Hegel aimait rappeler non sans tendresse admirative, que « les Français ont la tête près du bonnet ».

La priorité absolue de la contre-offensive atlantiste, sur le segment idéologique du front, c’est alors de démarxiser ce bonnet. Le « structuralisme », puis, dans la foulée, les « post-structuralistes » et autres « nouveaux philosophes », (mieux adaptés au public people, rétif à la « causalité structurale » et autres « nœuds borroméens »), ne vont pas se le faire dire deux fois. Le segment philosophique de ce nouveau front anti-populaire n’aura de cesse, de lancer la traque au « totalitarisme » sous ses formes les plus abominables : l’universalisme, l’humanisme, le progressisme, le christiano-marxisme (merci tonton Nietzsche), le cartésianisme et, bien sûr, infamie suprême, « l’hégéliano-marxisme » : un parangon de cette liquidation n’écume-t-il pas de rage lorsqu’il parle de « l’infâme dialectique » ?

« Mais que sert d’affecter un superbe discours? » [5]

Ce n’est pas ici le lieu de déployer l’histoire de l’après-guerre idéologique : Michel Clouscard au fil de ses publications n’a cessé d’en proposer des pistes d’intelligibilité. Mais le lecteur sent bien que l’enjeu déborde largement la querelle d’expert et le champ épistémique. Aussi, à la question de savoir pourquoi notre soldat a perdu son sang-froid au seul contact du discours clouscardien, il nous faut chercher la meilleure réponse dans la mise en scène involontaire de cette querelle, soit, dans la scénographie que l’énoncé suivant condense on ne peut mieux :

« Un sociologue marxiste, Michel Clouscard (1928-2009), dont le nom et l’œuvre avaient été passablement oubliés, fait un étonnant retour sur la scène intellectuelle. »

L’on voit ici clairement qu’à parler « scénographie » nous ne donnons pas dans « l’injection de sens », ce péché capital dans le codex de l’inquisition structuralesque : si Michel Clouscard remonte sur scène, c’est que jusqu’alors, jusqu’à la crise, il gisait sous la scène, dans l’underground, au point qu’on le croyait mort, enterré, oublié et le voilà qui pointe son nez, soit, le museau de la taupe, « sur la scène intellectuelle » accomplissant ainsi, jusqu’à l’insoutenable, l’étymologie du syntagme « obscène ».

On accordera à notre courageux soldat qu’on paniquerait à moins.

De fait, rien moins qu’un « spectre » hante les « sciences humaines », depuis leur émergence, entre la Commune de Paris et la Grande Guerre. Un spectre qui s’est glissé dans leur noyau germinal dès le principe et qu’une des plus sérieuses boutades de Michel Clouscard identifie lucidement : « Les sciences humaines ont été inventées pour verrouiller la diffusion naissante du marxisme » (conjurer la double « masse critique »).

L’idéal-type de Max Weber, l’antéprédicatif husserlien, le champ relativement autonome bourdieusien, le socius comme libido, mère de l’illusio et autres habitus ; le conatus « deleuzien » – qui doit plus à l’élan vital bergsonien qu’au mécanisme spinoziste – la détermination économique en dernière instance d’Althusser, les micro-pouvoirs foucaldiens… quelles que soient les différences essentielles de ces approches qu’il serait stupide d’amalgamer, elles sont cependant en « relation d’équivalence » au strict « modulo » de leur fonction historique : réduire l’extension considérable des concepts de médiation et de détermination opérée par Hegel et Marx contre le positivisme qui ne retient que la détermination « naturelle » ou, à l’opposé, le mystique qui refuse toute détermination.

On mesure enfin la commotion quasi traumatique dont notre soldat a été l’objet ; la lecture de Clouscard est son premier contact avec le fantôme de Marx dont il n’avait connu jusque-là, censure libérale-libertaire oblige, que la misère philosophique qui en reste, après l’éviscération opérée par Althusser : Un « Marx » expurgé de « l’infâme » dialectique, de l’aliénation, de l’idéalisme logique (seul susceptible de ruiner l’idéalisme ontologique de la substance), tel un cytoplasme privé de son noyau hégélien. Un Marx qui ne vous saoulera jamais avec la détermination économique, sociale ou historique (ces choses sales et polluantes), sauf aux calendes de la « dernière instance », c’est-à-dire, précisément, jamais. La détermination infrastructurale, avancée décisive de la dialectique historique, seule susceptible de réunir déterminisme et liberté, peut ainsi rejoindre l’empyrée de la chose en soi néo-kantienne.

Et voici que d’un seul coup le soldat Lordon voit disparaître ce marxisme ultra lightpour voir surgir, à sa place la version hard.

De la sorte, enfin débarrassé de la menace sociale, le monde sociétal merveilleux de la « concurrence libre et non faussée » entre conatus peut enfin diviser, pardon, « déconstruire », celles et ceux dont la « conscience de classe », était enfin parvenue – et à quel prix ! –, à la nécessité de s’unir. « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » avait conclu le Manifeste du parti communiste.

Clouscard a illustré au plus près les effets de cette (sanglante) restauration communautariste, lorsqu’il déclare que « le capitalisme est porteur de guerre civile chez les pauvres » : chiites contre sunnites, machos contre femen, Serbes contre Albanais, « Corses » contre « Français », jeunes contre vieux (jeunes réactionnaires branchés contre vieux progressistes ringards) ; Kurdes contre Irakiens, homos contre hétéros, chômeurs contre salariés…

Leur liste est nécessairement indéfinie, dans la mesure où tous les conflits y sont les bienvenus pourvu que leur motivation ne soit plus sociale mais sociétale, soit, en termes plus précis, pour autant que les termes opposés y expriment un « déjà-là » irréductible à l’histoire, à l’économie etc. Un déjà-là natal, naturaliste, substantialiste, en un mot, ontologisant.

L’auteur de L’Être et le Code ne va-t-il pas jusqu’à dire que la « Nature », à la différence de la matière, est « postérieure à l’histoire » (triple distinction qui devrait être inscrite, selon lui, aux programmes de l’école communale) ? Et puisque nous en sommes à pointer quelques-unes de ses obscénités, ne lâche-t-il pas que ceux qui, en 68, se positionnaient fièrement « à gauche du PC » incarnaient plutôt ce qui s’agitait alors à droite de De Gaulle ? Prophétie tristement confirmée par le record des privatisations, à l’actif du trotskiste Jospin, l’élection aux sommets du Medef d’un autre « enragé », le maoïste Kessler, l’élévation du maoïste et belliciste Barroso à la tête de la commission européenne, et la nuée des French doctors trotskistes parmi les conseillers les plus néo-cons de Bush.

Michel Clouscard ne dit pas que le lib-lib est fasciste, il se contente d’analyser le processus historique qui mène de l’éclair gauchiste à l’orage fasciste. Et si l’on songe que cette réflexion a été menée il y a près d’un demi-siècle, on avouera qu’au regard des modélisations rétrospectives que le corpus des « sciences » sociales multiplie aujourd’hui pour expliquer « comment on a pu en arriver là », la science historique de Clouscard peut au moins se prévaloir d’une efficience prospective inégalée sous le rapport de sa prédictibilité.

Notre mission sera donc de rassurer notre héros : il n’a fait qu’un mauvais rêve. Les fantômes n’existent pas. Tout ceci est passé. La guerre (froide) est finie, l’OTAN a gagné la bataille de Paris. On est passé en une génération, de Hegel à Heidegger, de Marx à Nietzsche, d’Aragon à Céline de Merleau-Ponty à Onfray. Tout va bien. Narcisse a liquidé Vulcain [6]. N’est-il pas temps, en ces heures de remise à plat généralisée des sciences sociales, de lire Clouscard plus tranquillement en laissant la « nature » aux physiciens ?

On ne peut certes l’immuniser contre un retour du refoulé social, de la taupe spectrale, remontant des profondeurs dialectiques vers la surface idéologique : cette crise est sans pitié…

« Mais volontiers impassible, repose, avant d’avoir mûri, farouchement,

ce qui vaque en dessous. » [7]

Dominique Pagani, août 2013

Préface à la nouvelle édition de Néofascisme et idéologie du désir (Delga, 2013)

Première publication sur RAGEMAG

[1]. Le « SLAM ».

[2]. D’excellentes lignes sont consacrées à la dialectique de la « vue » et de la « bévue » dans Lire le Capital. Elles expriment le meilleur Althusser : celui qui procède encore de son excellente formation auprès de l’école épistémologique française d’après-guerre.

[3]. Michel Clouscard, dans Le Frivole et le Sérieux, reprenant à son compte les « notions premières » de L’Éthique, semble répondre par avance à ces contresens à son endroit :

« M.C. — Je propose tout le contraire. Vous déformez mes propos en soumettant le marxisme à une éthique (…) Puisque vous vous référez au spinozisme, je vais procéder par analogie. Éthique, morale, psychanalyse ne sont que des modes des rapports de production. Ceux-ci correspondent aux attributs, aux deux attributs : consommation et production. Attributs de la substance qui, par lointaine analogie, est le procès de production. »

[4]. « On peut prendre trois millions de voix au PCF », déclare tonton le flingueur en 1971, soit, au départ de son (résistible) contrat : l’ensemble des droites françaises, Le Pen inclus, n’en espéraient pas tant.

[5]. Racine, Phèdre, Acte 1, scène 1.

[6]. Michel Clouscard, Refondation progressiste, pp. 21-23.

[7]. Hölderlin, Fête de la paix.